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Un petit tour d’ho­ri­zon de la nég­a­tion du verbe dans trois idéolangues parmi celles sur lesquelles j’ai le plus trav­aillé. Quels sont les par­allèles que l’on peut observer ?

À chaque fois, j’ai essayé de ne pas faire exacte­ment comme en français (ou les autres langues européennes de ma con­nais­sance). Mais un phénomène ressort tout de même ici : la nég­a­tion de l’im­pérat­if est tou­jours dis­tin­guée de celle des phrases déclaratives.

Margoro

Phrases déclaratives

Auxiliaire kɛri

La nég­a­tion du verbe fait inter­venir un aux­ili­aire placé entre le sujet et le verbe, le verbe kɛri dont le sens lit­téral est « man­quer de, ne pas avoir ».

  • Go kɛri limɔ dɛ.
    • 1SG man­quer voir 2SG
    • « Je ne te vois pas. »

En rais­on de son sens premi­er, il rem­place com­plète­ment le verbe aton « pos­séder, avoir » lor­sque celui-ci est nié.

  • Non kɛri diyara.
    • 1PL man­quer troupeau.chèvres
    • « Nous n’avons pas de chèvres. »

Et en tant que verbe, kɛri peut port­er des suf­fixes modaux.

  • kɛriha’ ga ga ?
    • 2PL man­quer-INT faire fait
    • « Est-ce que vous ne l’avez pas fait ? »

Verbes négatifs

Cer­tains verbes pos­sèdent un ant­onyme intrinsèque­ment nég­atif, par exemple wete « ne pas vouloir » qui répond à tete « vouloir ». Il n’ont donc pas besoin de l’aux­ili­aire kɛri.

Impératifs

Pour l’ex­pres­sion de la défense, un autre aux­ili­aire est employé : we « ne pas faire ». Celui-ci ne s’emploie jamais seul. De plus, comme il ne peut sémantique­ment pas port­er de suf­fixes modaux (inter­rog­a­tion, degré de cer­ti­tude), il est à se demander s’il s’a­git vraiment d’un verbe ou s’il ne serait pas plus simple de le décri­re comme une particule.

  • Di we arwa !
    • 3PL PROH venir
    • « Qu’ils ne viennent pas ! »

Les verbes qui ont une contre­partie nég­at­ive emploie celle-ci à l’impératif.

  • Go tete siro !
    • 1SG ne.pas.vouloir manger
    • « Pour­vu que je ne cède pas à la tenta­tion de manger ! », lit­térale­ment « que je ne veuille pas manger ! »

Ubaghuns Tëhe

Phrases déclaratives

La nég­a­tion des phrases déclar­at­ives en ubaghuns tëhe con­siste à don­ner un objet de sens nég­atif au verbe. Cela crée des com­plic­a­tions syn­taxiques lor­sque le verbe est intrans­itif et ne peut donc pas régir d’ob­jet nor­malement, ou lor­squ’il est trans­itif et a déjà un objet exprimé.

Verbes sans objet exprimé

Les deux mots nég­atifs prin­ci­paux sont gëdi « nulle part » et babon « rien/personne ». Le premi­er vient après les verbes de mouvement (ter­minais­on -es), le second après les verbes trans­itifs (ter­minais­on -os), et les verbes attributifs/locatifs (ter­minais­on -is) peuvent présenter les deux.

  • Bëdi bikes gëdi.
    • 1SG voir-MOUV nulle.part
    • « Je ne vois rien » (les verbes de per­cep­tion sont des verbes de mouvement en ubaghuns tëhe)
  • Gibe gëtan­dos babon.
    • 2SG pleur­er-TR personne
    • « Tu n’es triste pour personne. »
  • Tandi kiid­ins babon/gëdi.
    • 3SG attaché-ATT rien|nulle.part
    • « Il n’est attaché à rien/nulle part. »

Les verbes intrans­itifs sont égale­ment nié avec babon, mais comme ils ne peuvent pas avoir d’ob­jet de par leur nature, il faut changer la ter­minais­on verbale -i en trans­itif -os :

  • Ongta dahigi.
    • doigt long-INT
    • « Un doigt est long. »
  • Ongta dahigos babon.
    • doigt long-TR rien
    • « Un doigt n’est pas long. »

Verbes avec objet exprimé

Un verbe a au max­im­um deux argu­ments : le sujet et l’ob­jet, pas plus. Pour faire revenir le com­plé­ment éven­tuel rem­placé par gëdi ou babon, il faut employ­er donc une con­struc­tion séri­elle, c’est à dire faire suivre le groupe verbal par le verbe attribu­tif hide­k­is « être comme » régis­sant l’an­cien com­plé­ment. Ainsi :

  • Agibenz etëkos babon hide­k­is giandeku.
    • iben-ez etëka-os babon hidek-is giandeku
    • enfant-DEF ébor­gn­er-TR rien comme-ATT chat
    • « L’en­fant n’ébor­gne pas de chat », lit­térale­ment « l’en­fant n’ébor­gne rien comme chat »
  • Gidoho hed­dies gëdi hide­k­is gekadtangkez.
    • gidoho heddi-es gëdi hidek-is gekadtangkaz-ez
    • ver ramper-MOUV nulle.part comme-ATT fruit.pourri-DEF
    • « Un ver ne rampe pas vers le fruit pourri, il n’y a pas de ver qui rampe vers le fruit pourri », lit­térale­ment « un ver ne rampe nulle part comme le fruit pourri »

Impératifs

Dans les énon­cés exprim­ant l’ordre, on ret­rouve un pro­cli­tique i- devant le sujet ou le verbe (si le sujet n’est pas présent). Pour exprimer la pro­hib­i­tion, il suf­fit de le rem­pla­cer par le pro­cli­tique abe-.

  • I-kied hahaban­bos dahihi.
    • IMP=1.PAUC piét­in­er-TR ici
    • « Piétinons le sol ! »
  • Abe-kied hahaban­bos dahihi.
    • PROH=1.PAUC piét­in­er-TR ici
    • « Ne piétinons pas le sol ! »

Les restruc­tur­a­tions syn­taxiques touchant aux verbes intrans­itifs, aux objets, n’ont plus lieu d’être dans cette structure.

Ɣu

Phrases déclaratives

La partic­ule de nég­a­tion veos se place immé­di­ate­ment après le verbe con­jugué, sauf si celui-ci est util­isé avec une partic­ule adverbiale ; auquel cas la nég­a­tion vient après la particule.

  • Apnáñi veos nat jápnete.
    • a‑pnañ‑i veos nat jápnet‑e
    • 1SG-savoir-PRS NEG DEM famille-PAT
    • « Je ne con­nais pas cette famille. »
  • Tapómi so veos óskot.
    • ta-pom‑i so veos óskot
    • 3SG-pay­er-PRS dehors NEG beaucoup
    • « Il ne dépense pas beaucoup. »

Impératifs

Un verbe con­jugué à l’im­pérat­if (préfixe tu(h)-) sera nié à l’aide de la partic­ule vel. Les verbes modaux ne sont pas employés à l’impératif.

  • Tuzploes vel !
    • tu-z-ploes vel
    • IMP-1SG-touch­er PROH
    • « Ne me touche pas ! »

Du 22 au 23 juin, l’uni­versité Anglia Ruskin à Cam­bridge accueil­lit la huitième Lan­guage Cre­ation Con­fer­ence organ­isée par la Lan­guage Cre­ation Soci­ety.

C’é­tait l’oc­ca­sion de ret­rouver des idéo­lin­guistes du monde enti­er et d’assister à de fort intéress­antes présent­a­tions par des membres de la com­mun­auté. En attend­ant que celles-ci soi­ent téléver­sées sur le site de la LCS, voici quelques moments de ces deux journées.

…con­tin­ue read­ing « La huitième Lan­guage Cre­ation Con­fer­ence à Cambridge »

L’ubaghuns tëhe est une langue à la phon­o­lo­gie min­i­male : six con­sonnes /p t k h tʰ kʰ/, six voyelles orales /a e i o u ɤ /, six voyelles nasales /ã ẽ ĩ õ ũ ɤ̃/. L’ac­cent tonique touche tou­jours la dernière syl­labe du mot et n’est donc pas dis­tinc­tif. Cepend­ant, il est un aspect de la pros­od­ie qui per­mettrait d’op­poser deux formes autre­ment identiques : les vari­ations de hauteur au fil des syl­labes, ou mélod­ie tonale.

Valeurs formelles des tons

Ce ne sont pas des hauteurs absolues cor­res­pond­ant à des notes de musique, mais des hauteurs rel­at­ives les unes aux autres, sur une échelle divisée en cinq :

  • Le ton non mar­qué dit « moy­en » et abrégé M est celui duquel on part pour réal­iser les deux autres ; il se situe sur le troisième bar­r­eau de l’échelle
  • Le ton haut abrégé H est d’un cran (au moins) plus haut que le ton moyen
  • Le ton bas abrégé L est d’un cran (au moins) plus bas que le ton moyen.

Ces hauteurs tonales ne se com­bin­ent pas lib­re­ment dans un mot ; il y a exacte­ment trois pos­sib­il­ités, réal­isées sur les deux ou trois dernières syl­labes. Toutes les syl­labes qui se ret­rouvent en-dehors de la mélod­ie sont M par défaut.

  • Le schéma neut­re con­siste en un ton haut sur la dernière syl­labe et un ton bas sur l’av­ant-dernière. Exemples : dëhed /tɤ̀hét/ « pointe de flèche » ; enhade /ẽhàté/ « plume » ; kadob /kʰàtóp/ « coude ».
  • Le schéma ‑s con­siste en un ton haut sur la dernière syl­labe. Il est noté dans la tran­scrip­tion par un -s. Exemples :
  • Le schéma ‑z con­siste en deux tons hauts sur les deux dernières syl­labes, précédés d’un ton bas. Il est noté dans la tran­scrip­tion par un -z final. Exemples : ubaghunz /ùpákhṹ/ « langue » ; ihed­ditoz /ihèttítʰó/ « chemin par­couru en rampant ».

Formes sans schéma inhérent

Les mots gram­mat­i­caux qui s’at­tachent au mot suivant (pro­cli­tiques) n’ont pas de mélod­ie indépend­ante et se réalis­ent donc au ton moy­en, sauf si le schéma ‑z débor­de à gauche.

Syllabe d’appui au schéma ‑z

Le schéma ‑z néces­site trois syl­labes, or il est des cas où il doit se réal­iser sur un mot dis­syl­lab­i­que : het­on « vil­lage » plus le suf­fixe démon­strat­if -ez, avec la règle qui veut que la première des voyelles en con­tact s’élide (et lègue sa nas­al­ité à la suivante), dev­rait don­ner *het­enz /hétʰẽ́/ mais aucune syl­labe n’est là pour port­er le ton bas. On répare en préfix­ant a(g)- : ahet­enz /àhétʰẽ́/ « ce vil­lage ». Elle est inutile en présence d’un pro­cli­tique : kinkin-het­enz /kʰĩkʰĩ̀hétʰẽ́/ « Sur­pren­ant, ce village… »

Valeur sémantique des tons

Le schéma neut­re est le schéma par défaut. Les autres appar­ais­sent dur­ant les opéra­tions gram­mat­icales et la dériv­a­tion lexicale .

Le schéma ‑s

Un ensemble de deux mots (ou plus) où le deux­ième ter­me est dans une rela­tion de com­plé­ment­a­tion avec le premi­er se com­porte comme une unité syn­taxique où les par­ti­cipants ne sont plus indépend­ants, sig­nalée acous­tique­ment par la sup­pres­sion de tous les tons mar­qués du schéma du premi­er ter­me, sauf le H de la dernière syllabe.

Structures nominales

Pour les noms, c’est le cas des struc­tures pos­sess­ives. Exemple : les noms indépend­ants kadad­in (MLH) « tête » et giangig (MLH) « écureuil » don­ner­ont kadad­ins giangig (MMH MLH) « la tête de l’é­cureuil » ; uab­boduz (MLHH) « mélod­ie » et toto (LH) « plu­ie » feront uab­bodus toto (MMMH LH) « le fre­don­nement de la plu­ie ». Avec le schéma neut­re, deux noms côte-à-côte seraient dans une simple rela­tion d’ap­pos­i­tion : tebid eged « peau qui est jeune, peau jeune » ≠ tebids eged « peau du‧de la jeune ».

Un schéma ‑s est égale­ment assigné aux clas­si­fic­ateurs, ces mots qui se pla­cent entre un nombre et le nom compté et donnent des indic­a­tions sur la forme de ce derni­er : bin-bag­des iben « deux enfants », de-kuobs igedtonz « une oreille coupée ». Lor­sque les clas­si­fic­ateurs sont employés seuls, ils ont le schéma neut­re : bin-bag­de « deux êtres debout », de-kuob « une chose flasque ». 

Verbes

La plu­part des verbes – sauf les verbes intrans­itifs – for­ment une unité syn­taxique avec leur objet (qui est oblig­atoire), et présen­tent donc le schéma ‑s par défaut.

  • Verbes trans­itifs : atabos « vouloir, désirer », dinkos « con­som­mer », kiëkios « sécher »
  • Verbes de mouvement : dang­danges « sautiller vers », bikes « voir (diri­ger son regard vers) « , babiges « quit­ter, sortir de »
  • Verbes loc­atifs : kiid­ins « être attaché à », tabis « être assis sur », hide­k­is « être comme »

Le schéma ‑z

Le schéma ‑z est asso­cié à la présence de suf­fixes sur un nom.

Suffixes dérivationnels

La con­ver­sion des verbes en noms se fait exclus­ive­ment à l’aide de suf­fixes ou de cir­con­fixes (préfixe + suf­fixe). Exemples : bagh­in « par­ler » > ubaghunz « langue », gëtan­dos « pleur­er pour la mort de » > higëtand­hez « défunt‧e récent‧e », aghis « être tem­po­raire­ment à » > uaghadz « abri ».

Suffixes flexionnels

Les suf­fixes d’in­form­a­tion gram­mat­icale sur le nom sont le sin­gu­latif -kiz (« un‧e seul‧e »), le démon­strat­if -ez, le suf­fixe d’alién­a­tion -tonz (pour les parties du corps qui n’y sont plus attachées) et les suf­fixes pos­ses­sifs pro­nom­in­aux (comme -tugz « ton, ta, tes ; votre, vos »).

Il peuvent se cumuler, par exemple : ongtatigtënkez (MMLHH) « celui-ci de tes doigts coupés en par­ticuli­er », qui se décom­pose en ongta-tugz-tonz-kiz-ez moy­en­nant quelques adapt­a­tions phonétiques qui feront l’ob­jet d’un futur billet.

Dans les coulisses

Pendant longtemps, ma con­cep­tion du ton était celle d’un sys­tème à la chinoise (et des langues du sud-est asi­atique en général), où chaque syl­labe sup­por­tait un con­tour ton­al qui pouv­ait être mont­ant, des­cend­ant, haut, bas, moy­en, etc. J’avais entendu par­ler des sys­tème dits « à accent de hauteur » (sué­dois et japon­ais), où le mot recevait une mélod­ie rel­at­ive à l’ac­cent tonique, mais sans vraiment le com­pren­dre ou l’employer dans mes créations.

Puis il y a un an, un art­icle est paru sur Fiat Lin­gua : « Tones for Con­langers: A Basic Intro­duc­tion » par Aidan Aan­nestad, expli­quant de façon claire et avec force exemples com­ment con­ce­voir le fonc­tion­nement du ton, en tant que phénomène pros­odique indépend­ant de la forme phonétique d’un mot, com­ment il inter­agit avec d’autres seg­ments, et com­ment il peut évolu­er his­torique­ment dans une langue.

J’ai été tell­e­ment mar­qué que depuis, la moitié de mes idées con­cerne des idéolangues à tons, et j’ai même refondu la plus ancienne dans un moule ton­al pour lui redon­ner un nou­veau souffle. Je pense, comme Aidan Aan­nestad, qu’il n’y a pas assez de langues con­stru­ites de ce type. Avis aux amateurs !

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